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Corps et âme

 
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Ortie
Bras Gauche

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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:33 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

            Voilà des jours et des jours que le regret ne me laisse aucun répit, qu’il n’a de cesse de me rappeler que je ne suis pas née dans le bon corps, que ce Dieu que je vénère n’est pas le mien. J’ai souvent songé à tout recommencer, à tout jeter dans l’espoir de reconstruire, à mourir peut-être pour renaitre au bon endroit, au bon moment… Mais cette dague affutée qui me promet la mort pour peu qu’elle embrasse mon cœur, ce feu qui consumerait mon écorce aussi sûrement qu’une brindille de papier, cette falaise qui ne laisserait de moi qu’un gruau de corps si je franchissais son rebord, tout cela ne m’assurait en rien une éventuelle renaissance. Je ne voulais pas mourir mais ne pouvais vivre ainsi.
 
 
            Sadida ! Sadida ! Je l’ai appelé, imploré de toutes mes forces, je lui ai fait offrande de mes plus beaux bourgeons sans m’inquiéter de cette sève – mon sang ! – s’écoulant à longs flots entre mes branchages pour coaguler sur ma figure, mais en vain. L’évidence s’est lentement insinuée en moi, distillant son poison dans chaque parcelle de mon âme : ce Dieu que je priais tant et tant avait compris, ce n’est pas lui qui me reniait, c’est moi qui l’avait fait bien longtemps auparavant, sans même m’en rendre compte.
 
   Le visage couvert de larmes et de sève séchée, les genoux écorchés par le sol trop dur de cette maudite cité d’Astrub, je comprenais que, pour la première fois de ma piètre existence, je me retrouvais seule, entièrement livrée à moi-même. Cette idée seule m’effrayait à un point que je n’aurais jamais pu imaginer, la foule coulait autour de moi sans m’emporter avec elle, sans me voir, je n’étais plus qu’un fantôme, plus qu’une coquille vide. Eux, ils avaient encore leurs Dieux, leurs prières, ils avaient encore cette croyance que, quelque part, quelqu’un les veillait, quelqu’un les guidait, ils avaient des responsables de leurs malheurs tandis que j’étais seule actrice des miens. J’avais abandonné ce Dieu qui n’était pas le mien et il m’avait punie du silence de tous les autres. J’en venais même à douter de leurs existences, ce n’étaient pas eux les plus cruels ou les plus bons : on se souvenait des héros, je ne niais pas qu’ils eussent existé, mais des Dieux… qui pourrait prouver qu’ils étaient bel et bien là ? Cette perte de la foi me laissait un trou béant, une blessure immatérielle dont je ne comprenais pas la nature… Sans doute qu’à force de vivre au travers mes divinités, j’en avais oublié le mal que j’aurais à me détacher d’eux, à me délester ainsi d’une partie de moi-même pour éviter que la gangrène n’emporte mon esprit tout entier… J’étais seule, seule et amputée d’une partie invisible qui dont l’absence ne m’en étais pas moins douloureuse.
 
   Mais si mon âme n’était pas celle que j’aurais dû avoir, si mon esprit exécrait sa prison de bois, mon corps en revanche conservait ses besoins et ses instincts naturels et me rappelait sans cesse combien je le bafouais, lui, qui n’avait jamais choisi d’être habité par un monstre comme moi, un paria, une traitresse à sa propre race !
 
   Trois journées sans trouver le sommeil me laissaient faible et tremblante, presque incapable de faire un pas ou d’articuler un mot. Et pourtant, malgré mes yeux fatigués ne distinguant plus le monde qu’au travers un lourde nappe brumeuse, malgré mes mains secouées de spasmes qui ne pouvaient se fermer correctement sur quoi que ce soit, malgré mes jambes lourdes dont le moindre mouvement me devenait douleur à la limite du tolérable, je continuais à marcher et m’acharnais à ramasser des fleurs, tel un automate vide de tout sentiment. Je persévérais dans ma tâche insensée au parfum d’infini jusqu’à ce que mes doigts ne fussent plus qu’écorchures, mon dos plus que courbatures. Tout mon corps endolori me hurlait de cesser, que j’allais finir par le tuer, mon organisme entier n’était plus qu’un bloc de souffrance sourde : je ne ressentais plus ni la soif, ni la faim, ni le froid malgré la nuit glaciale, ni même le sommeil… j’avais simplement mal.
 
   Toute entière à ma douleur et concentrée plus que raison sur ma cueillette sans fin, je ne pensais à rien d’autre, je comptais chaque brin arraché avec fureur et grimaçais en serrant les dents à chaque pas. Quelque part, en poussant ainsi mon corps au bout de ses limites voire même au-delà, je reposais mon esprit ou moins lui accordais-je une trêve salvatrice, qui sait ce qui l’aurait traversé si je ne le forçais pas ainsi à sa tâche ?   


Dernière édition par Ortie le Jeu 21 Jan - 06:56 (2010); édité 2 fois
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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:33 (2010)    Sujet du message: Publicité

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Ortie
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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:33 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

            Les fioles, les potions s’entassaient par centaines à mes côtés, je n’en avais nulle utilité mais me cantonnais à poursuivre mon travail de forçat sans relâche, je ne me tolérais aucune pause, aucun soupir de soulagement, rien. Je devais continuer comme si le monde en dépendait, je ne me laissais pas d’autre choix.
 
   Mes mains écorchées vives tremblaient tellement que ce fut un miracle si je ne cassais pas tout mon matériel. Un flacon m’échappait de temps à autre et se brisait à mes pieds en répandant son contenu encore brûlant et gluant par terre et parfois sur ma peau, mais, si je poussais un gémissement de douleur, je ne m’en préoccupais pas plus et laissais les mixtures former un tapis visqueux sur le sol austère de l’atelier brâkmarien. Je n’étais plus qu’un patin aphone, aveugle et sans émotions, un concentré de souffrance qui ne parvenait pas à s’échapper et enflait sans cesse, menaçant d’imploser si je ne sortais pas rapidement de mon délire irréel. Mais je restais à me baigner dedans et n’écoutais rien de tous ces signaux qui m’alertaient en me criant d’arrêter. Affolé, mon cœur tenait bien que mal la cadence que je lui imposais, mes feuilles suintaient de sueur en essayant de me produire l’oxygène nécessaire malgré le manque de soleil et mon souffle se faisait de plus en plus saccadé et rauque. Mais je continuais, sans relâche.
 
   Une fois que j’ai eu broyé toutes mes plantes, utilisé la moindre de leur fibre et que tous mes flacons furent remplis ou brisés sur le sol, je demeurais immobile, ahurie. Mes mains répétaient encore les mouvements qu’elles avaient effectué des heures durant, mais dans le vide cette fois-ci. Doucement, très doucement, mes pensées chassèrent les calculs de mon esprit pour reprendre la place qui leur revenait de droit, elles affluaient par vagues calmes mais acides, amères, s’infiltraient en moi sans que je ne puisse les chasser et laissaient leur venin accourir dans mes moindres recoins. Mon corps éreinté ne suffisait, par sa seule douleur, à les repousser et je n’avais plus la force de me concentrer uniquement sur toutes mes courbatures. Comme de raison, les larmes revinrent brûler à la lisière de mes yeux et je ne pus les réprimer. Malgré cela, aucun sanglot n’agitait mes épaules meurtries par les lanières de mes sacs trop pleins, aucun son ne sortait de ma gorge et cela ne fit que raviver ma souffrance : je ne savais plus même pleurer entièrement ! Je n’avais plus rien, je n’étais qu’un vide immense, j’avais trop perdu, pas tout sans doute, mais le plus important, l’essentiel : je m’étais perdue, moi, et je ne savais comment me retrouver. Comment se reconstruire quand on est soi-même absent ? Si seulement il restait des ruines, si seulement il restait des cendres ! Mais rien, rien ! Tout s’était envolé, évaporé dans cette sensation étrange et horriblement douloureuse de me manquer à moi-même.
 
   Ce corps si faible, délabré par seulement quelques nuits sans sommeil et des heures de travail acharné, ce ne pouvait être le mien, c’était… impossible. Je ne pouvais être faite pour vivre dans cette écorce-là, il y avait eu erreur sur la personne… quelque part sans doute quelqu’un vivait-il la même horreur que moi, nous avions simplement été échangé par quelque procédé hasardeux et mystérieux… J’espérais de tout mon cœur, de toutes mes larmes que le retour était encore possible, qu’il n’était pas encore trop tard. Je ne voulais pas rester là, ce n’était pas ma place, il m’était inconcevable de continuer à vivre ainsi ! Vivre ? J’osais encore appeler cela vie… Je n’étais pas morte pour autant, je me trouvais entre deux états mais chaque fibre de ce maudit corps me rappelait, par sa souffrance, que j’étais encore en vie.
 
   La mort me semblait bien clémente, certains s’en sortaient tellement bien, dans leurs cadavres animés ! A songer à tous ces squelettes, je compris que la mort ne m’apporterait pas plus le repos, qu’elle ne résoudrait rien et que je m’y trouverais confrontée aux mêmes épreuves. Non, je ne pouvais mourir. Mais je ne pouvais pas non plus rester dans cet état-là. Où étais-je ? Je m’implorais moi-même de revenir, de me guider… d’être entière. Mais c’était impensable en demeurant dans ce corps-là qui d’ailleurs s’affaissait déjà contre le sol souillé, inerte mais encore conscient.
 
   Ce corps, cette magie… tout cela n’était pas mien, peut-être n’était-ce à personne non plus, mais je ne savais comment en sortir, comment m’en débrouiller… Qu’avais-je commis comme crimes pour m’infliger cela ? J’avais beau chercher, fouiller ma mémoire, la mettre sans dessus dessous, je n’y trouvais nulle réponse. Rien. Pas un remord… Des regrets à foison, mais où étaient mes fautes à expier ? Etait-ce une vulgaire erreur ? Je finissais par m’en convaincre, ne trouvant rien pour me prouver le contraire. L’adage disait qu’on apprenait de ses erreurs, mais qu’avais-je appris ? Cela ne m’avait rien apporté de bon, rien de louable… rien ! Et comment réparer ce tort ?
 
   Mais, tout étranger qu’il me soit, mon corps reprit ses droits et s’endormit, emportant mon esprit avec lui.  


Dernière édition par Ortie le Jeu 21 Jan - 02:02 (2010); édité 9 fois
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Ortie
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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:33 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

            « Ortie ? Ortie ? »
 
   Je me réveillais en sursaut, hébétée, mais mes mains écorchées et mon dos meurtri eurent tôt fait de me rendre parfaitement consciente et mon esprit ne fut pas en reste : à peine la douleur physique revenue, il m’infligea les mêmes tourments qui me hantaient depuis des jours et des jours.
 
      « He Ortie ! Tu fais quoi là ? 
      - Ce… ce n’est pas moi. Vous… vous… faites erreur sur… la personne… »
 
   Je tentais de me lever mais n’y parvins pas, tout mon corps me lançait et me rappelait combien j’avais été folle et insensée. Mon interlocuteur avait une voix calme et féminine, mais je ne parvenais pas à le distinguer : le monde était flou et mélangeait ses couleurs en d’infâmes tourbillons. J’avais envie de vomir mais ne m’en sentais même plus la force.
 
     « Je crois pas non. Y’en a pas des dizaines qui ont leurs tarifs glissés dans le soutien-gorge ! »
 
   Même cette pique bien méritée ne me fit pas plus réagir. Je me fichais bien qu’on fouilla mes sous-vêtements sans mon autorisation à présent, tellement l’avaient fait avant, même si je les forçais ensuite à payer… quelle différence ? Je m’apercevais que je n’avais jamais eu le moindre respect pour ce corps, peut-être après tout qu’au fond de moi, je savais depuis bien plus longtemps que je ne le pensais qu’il ne m’appartenait pas… Peut-être même l’avais-je toujours su, mais j’avais persisté dans mon erreur. J’avais exploité les capacités de ce corps sans jamais me soucier de son bien-être, je le soumettais à toutes les privations et à tous les excès selon l’humeur et le besoin mais jamais je ne m’étais demandé s’il méritait mieux que cela, comme traitement. De ma part, il n’obtiendrait jamais mieux, c’était mon esprit qu’il fallait changer, et de toute façon, j’étais déjà partie…
 
    « Mais réagis bon sang ! Regarde l’état dans lequel tu t’es mise ! »
 
   Si j’en avais eu la force, je lui aurais hurlé ce que je murmurais à peine : « Ce n’est pas moi qui suis dans cet état… ce n’est pas moi… ce n’est… 
      - Mais t’es complètement malade ma pauvre ! Tu veux que ce soit qui si c’est pas toi ?
      - Je ne sais pas… je ne sais plus… Peut-être n’est-ce personne, mais… ce corps, là… pas le mien, pas le mien ! »
 
   Je me maudis de l’éclat de ma voix sur la fin. J’avais pris un ton aigu et geignard qui ne me ressemblait pas. Je tentais d’articuler encore quelques mots, mais en vain, ma voix semblait m’avoir désertée. Les larmes se remirent à couler, mais toujours sans sanglot,  mes pleurs demeuraient  avortés. Cette buée brûlante et salée qui bordait à présent mon regard me masquait encore mieux la personne qui essayait de me secouer. Je sentis ses mains sous mes bras qui me tiraient vers le haut, j’entendis son souffle s’accélérer, se saccader…
 
     « T’es trop grande, trop lourde… Je peux pas te porter ! Non, non, n’essaye pas de te lever, ajouta l’inconnue, surtout pas ! T’es pas en état. Je vais me débrouiller mais je peux pas te laisser là. C’est infect par terre, vraiment, ça colle, ça pue… c’est toi qu’as fait ça ? »
 
   A sa voix, je compris qu’elle n’attendait pas de réponse et l’en remerciait intérieurement : j’aurais été incapable ne serait-ce que de hocher la tête, mon cou ne répondait plus à mes ordres, il avait dû être trop plié et ne pouvait plus le faire à nouveau, et je savais que cela risquait de durer bien des jours, ce n’était pas la première fois que me retrouvais avec un torticolis mais, couplé au reste, ce n’en était que plus désagréable. Mon corps me faisait comprendre que je payerai cher mes folies nocturnes et je ne pouvais lui en vouloir de cela, après lui avoir infligé de tels traitements, il était normal qu’il réagisse ainsi, c’est-à-dire qu’il ne réagisse plus. Mais le savoir était une chose, l’accepter une autre. Je jurais sans un mot, j’abhorrais me retrouver ainsi prisonnière et ne pas pouvoir faire ce que bon me semblait, la faiblesse physique me paraissait être la pire des insultes que l’on puisse faire à l’esprit. Enfermer quelqu’un dans son immobilité m’était une abomination ; d’ordinaire, je plaignais ceux qui l’étaient mais à cet instant-là, je n’y songeais pas une seule seconde : moi-même dans cette affreuse situation, je me sentais suffisamment misérable pour tout le monde.
 
   Je sentis qu’on essuyait ma peau moite et qu’on posait un tissu spongieux sous mes aisselles en enrobant mon torse, ce n’est qu’à ce moment-là que je m’aperçus qu’on avait certes fouillé mon soutien-gorge, mais surtout, qu’on me l’avait enlevé. Sentir que le reste de mes vêtements collaient encore, crasseux, à ma peau mutilée, me rasséréna quelque peu sans je puisse dire pourquoi. J’avais beau ne jamais respecter mon corps, certains outrages m’étaient encore inconcevables, d’autant plus que je savais pertinemment qu’ils affectaient aussi l’esprit. Pour peu que j’en eusse été capable, j’aurais demandé si quelqu’un avait osé me toucher de cette manière, mais mes lèvres sèches demeurèrent closes. Même mes larmes avaient fui mes joues et ne coulaient plus, cela m’épuisait trop.
 
     « Excuse-moi, reprit cette fille que je ne parvenais toujours pas à voir, mais je suis obligée de faire comme ça. Je vais pas te laisser moisir ici. Surtout, ne bouge pas, je reviens. »
 
   Une violente envie de rire me prit. Ne bouge pas… Et comment aurais-je pu me mouvoir si je ne pouvais pas même hocher la tête pour répondre à une question ? Bien entendu que je n’allais pas bouger. Toutefois, j’étais trop accablée de douleurs diverses pour me délecter comme il se devait certainement de l’ironie de la situation et je me doutais bien que rire m’eut causé plus de souffrance encore, aussi m’abstins-je de tout cela et continuais-je à ne pas bouger, comme on me l’avait demandé, puisque je n’en avais, quoi qu’il arrive, pas le loisir.
 
   Je ne sais combien de temps j’attendis que quelqu’un revienne me chercher, me sortir de cet endroit immonde – qui ne l’aurait pas tant été si je n’avais pas eu la bêtise de le rendre et surtout de le laisser aussi sordide. Cela me parut durer une éternité, mais je ne sais que trop bien que le désœuvrement donne toujours cette cruelle impression que le temps s’écoule plus lentement qu’il ne le fait réellement, éternité durant laquelle je m’efforçais de retrouver une vue plus convenable, afin de savoir enfin à qui j’avais à faire, car sa voix me paraissait étrangement familière, mais mes souvenirs étaient trop emmêlés pour que je puisse la relier à un visage, une personne ou ne serait-ce qu’une attitude.
 
   Finalement, j’entendis la porte grincer avec soulagement, des pas et des chuchotements m’annoncèrent qu’au moins deux personnes étaient entrées, mais mes yeux avaient toujours grand mal à les discerner.
 
      « Elle est consciente ? demanda une voix bourrue, un homme à n’en pas douter.
      - Je crois que oui, elle m’a parlé tout à l’heure. Mais elle est pas bien, je sais pas si elle peut bouger. Faut l’emmener ailleurs, on peut pas la laisser ici, à la merci de tous les brigands qui passeraient cette porte…
      -  Tu vois beaucoup de brigands s’intéresser à l’alchimie, toi ?
      - Non, mais aux alchimistes, oui. Y’a toujours des choses à voler. Regarde la quantité de potions qu’elle a faite ! Oh puis on s’en fout ! Elle va mourir si on la laisse là, de froid ou je ne sais quoi !
      - Il ne fait pas très froid. Prends-lui les pieds. On reviendra chercher ses fioles intactes après, elle en a peut-être besoin et, de toute façon, ce sont les siennes. Personne n’a le droit de voler les affaires des autres. Prends-lui les pieds te dis-je ! Non, pas comme ça ! Je te montre. »
 
   Je me sentis soulevée de terre comme une vulgaire poupée de chiffon, au fond je n’avais pour l’heure qu’une légère différence avec ces poupées molles et malléables : mon mètre soixante dix neuf, mes cent quatre-vingts livres* et sans doute, aussi, ma capacité à souffrir.
 
     « Par Sadida ! Je ne sais pas dans quel bois elle a été taillée celle-là, mais lourde et lisse comme elle est, pas facile de trouver une prise convenable ! C’est bien pour toi que je fais ça, hein. On l’emmène où ? 
      - Chez elle. Enfin… au manoir. Tout droit pour l’instant. »
 
   A me sentir ainsi ballotée dans tous les sens, le monde se mit à tournoyer de plus belle. Bientôt, l’air frais me frappa le visage et s’engouffra trop vite dans mes poumons, provoquant en moi une étrange sensation d’oppression, d’étouffement… Je ne pus me retenir de vomir une espèce de bave visqueuse qui me dégoutta sur le menton mais dont une grande partie ne réussit à franchir mes lèvres, ma tête tournée vers le ciel, je ne pouvais la bouger pour cracher tout cela, aussi commençais-je à tousser faiblement, à demi étranglée par ma propre salive. L’homme grogna quelque chose, et aussitôt, on me reposa à terre pour m’éviter de m’étouffer avec. Le choc du sol gelé se répercuta dans toute mon écorce et je n’en supportais pas plus, je me sentis vaciller à nouveau dans l’inconscience ou le sommeil, peu m’importais tant la différence me semblait mince, crachant vaguement un mélange de bave et de sève, puis je prononçais miraculeusement quelques mots dénués de sens, avant que le néant m'emporte une fois de plus :
 
     « Je ne suis pas un baluchon… »
 

   
 
* 180 livres sont à peu près égales à 67 kilogrammes.


Dernière édition par Ortie le Jeu 21 Jan - 02:53 (2010); édité 4 fois
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Ortie
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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:34 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

    Je n’ouvris pas les yeux. Ce n’es pas que je n’en ressentais nulle envie, bien au contraire, mais ils semblaient scellés, mes paupières demeuraient obstinément closes comme si l’on en avait cousu l’extrémité sur le haut de mes pommettes. Effrayée par cette obscurité contre laquelle je ne pouvais rien, je n’osais cependant dire un mot, j’entendais des murmures indistincts et les bruits rassurants du quotidien : chaises qui bougent, pas sur le sol, éternuements, pious piailleurs et toutes ces petites choses dont on ne s’aperçoit la présence que lorsqu’on ne les entend plus.

   Me souvenant encore de la douleur que devait supporter mon corps, je portais très lentement ma main vers mon visage afin de me frotter les yeux. J’y parvins, mais non sans mal : j’avais repris conscience dans un corps inerte mais ce simple mouvement raviva toutes mes courbatures et écorchures. En décroûtant mes paupières closes, je sentis un épais liquide visqueux et chaud me couler sur le bras, c’était de la sève à n’en pas douter, une plaie avait dû se rouvrir lorsque ma peau s’était tendue… Je sentais la blessure, vive et longue, qui me lançait en écartant peu à peu ses bords mais n’en tins pas compte et persistais à gratter mes yeux. Je ne sais combien de temps dura ce manège infernal, j’eu l’impression de m’écorcher le visage et la peur d’être devenue aveugle me traversa – j’avais suffisamment perdu ces derniers jours, si en plus la vue me quittait, je me trouverais définitivement coupée du reste du monde et, étrangement, cela m’effrayait abominablement. Toutefois, mes efforts ne furent pas vains, je sentis les croûtes séchées céder sous la pression de mes doigts acharnés.  

   La lumière me frappa alors de plein fouet et je n’eus d’autre choix que de clore à nouveau les yeux, je voyais de petites étincelles blanches danser sur les parois obscures de mes paupières. Doucement, me dis-je, ne va pas trop vite… Je brûlais d’envie de voir enfin ce qu’il se passait autour de moi et dus me réprimer sévèrement pour ne pas céder à la tentation d’ouvrir à nouveau grand le regard. Ma vue ne supporterait pas cet afflux de clarté après toutes ces ténèbres qu’elle avait pu contempler à loisir depuis… depuis quand, d’ailleurs ? Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’on m’avait sorti de l’atelier puant ? Et combien de temps depuis ma nuit de forcenée ? Depuis combien de temps n’étais-je plus là ?

   Le corps d’abord, l’esprit ensuite. C’est ainsi que je m’étais une fois de plus éveillée, comme si l’un rappelait l’autre… après tout, la souffrance de mon corps était entièrement due à la folie de mon esprit, mais celui-ci n’était fou qu’à force de se sentir étranger à son propre habitat… Un cercle vicieux qui semblait ne pas avoir de fin, je n’avais pour répit que ces instants d’inconscience, à peine en étais-je sortie que je désirais déjà, de toutes mes forces, y retourner ! Mais voilà bien longtemps qu’aucun de mes vœux n’était plus exaucé, je n’avais plus de Dieux, comment pouvais-je vouloir un miracle ? Peut-être l’habitude de la foi ne m’avait-elle pas encore quittée toute entière et continuait à m’emplir de ses espoirs stupides et irréels, car des années à forger ses souhaits dirigés vers une croyance ne se détruisaient hélas pas en quelques jours, ou même quelques mois, qu’en savais-je à présent ? Je n’avais plus aucun repère, ma souffrance seule me confortait dans l’idée que mon délire nocturne n’était pas loin derrière moi : je pouvais bouger mais elle ne s’était pas dissipée pour autant et paraissait même s’accroitre ; à chaque mouvement, des plaies se craquelaient, tirant sur ma peau sèche pour y laisser de longues fissures… Le bois se reconstitue mais ne perd pas les marques des coups de hache qu’il a reçu.

   Mais mon désir d’ouvrir les yeux se fit plus fort et fit taire le flot de pensées, elles pourraient bien attendre ! J’avais tellement besoin de pouvoir voir, regarder le monde ! Jamais je n’avais appris à me passer de ce sens-là, il m’était indispensable et m’en priver ainsi alors que je pouvais, enfin, m’en servir de nouveau correctement – il me semblait la lumière, toute agressive fut-elle, m’étais apparue avec une netteté délicieuse, je restais persuadée que le monde avait cessé de mélanger ses couleurs – me torturait. Alors, très doucement et avec toute la délicatesse dont mon impatience me laissait encore capable, j’entrepris de déclore mes paupières… Un rai de lumière blanche et crue franchit d’abord mes cils, qui le rendaient moins insupportable en le filtrant un peu, puis, au fur et à mesure que mon regard embrassait toute la surface possible sans que je doive bouger la tête, cette clarté qui m’avait aveuglée se dissipait pour ne rester qu’une douce lueur qui baignait cette pièce dans laquelle je me trouvais. Ce fut pour moi un immense soulagement : j’y voyais enfin !

   Concentrée que j’étais sur ma vue retrouvée, je ne m’aperçus pas des murmures qui s’amplifiaient et des bruits de pas approchant de moi, ce n’est qu’une fois les voix devenues parfaitement audibles que je me rendis compte que je n’étais pas seule.

   « Ah ! Bah voilà elle est réveillée ! Bien dormi j’espère ? Vu le temps que t’es restée là… »

   La même voix féminine que dans l’atelier, je m’en souvenais très nettement. Mais à présent je pouvais voir distinctement, et je restais pantoise. Durant des heures – du moins imaginais-je que mes péripéties chez les alchimistes en sa compagnie avaient duré des heures, même si je n’aurais su dire ce qui me poussait à croire cela – j’avais été persuadée connaitre cette voix-là, calme et grave, mais voilà que se tenait debout, face à moi, une disciple de Xélor que je n’avais jamais vue ! Pourtant, j’étais certaine de l’avoir déjà entendue et puis, elle m’avait appelée par mon prénom, l’autre fois… Mais c’était impossible, je ne la connaissais pas. A ses côté se tenait l’homme que je soupçonnais l’avoir aidée à me porter. Grand et musclé, il était vêtu de vert sombre de pied en cap, on distinguait à peine son visage, grande ombre avec deux yeux verts, eux aussi, un nez trop fin et des lèvres presque absentes. A dire vrai, il était impressionnant, avec sa haute stature, ses bras croisés et me toisant imperturbablement.

   «  Bon, he, tu vas pas me refaire le coup du je-peux-pas-parler ! reprit la petite.
     - Non, non… Je… je crois que je peux parler, dis-je, non sans effort car mes lèvres trop sèches me faisaient affreusement mal. Mais… c’est douloureux.
     - Pas étonnant vu l’état dans lequel tu étais ! Tu te sens mieux ?
     - Je peux voir… et parler… J’ai soif.
     - Je vais prendre ça pour un oui. T’as de l’eau à vingt centimètres de ta tête, tends juste le bras. »

   Je trouvais l’obligation de me servir seule vu mes courbatures tout à fait sadique, mais je n’en dis rien, après tout, peut-être lui devais-je la vie. Au fond, j’étais bien soulagée de ne pas être morte ! Sans doute ne l’aurais-je pas été, mais on m’aurait dépouillée de toutes mes maigres affaires, je n’avais plus grand-chose, si en plus on en venait à me voler mon matériel…

   Je tendis le bras vers le bol que j’apercevais juste à la lisière de mon regard en gémissant, puis le portait à mes lèvres gercées. L’eau était glacée et me faisait le plus grand bien, même si le simple effort d’avaler m’était douloureux. Je sentais l’heureux liquide s’insinuer en moi, courir dans mes moindres branchages, nourrir doucement mes feuilles… Que c’était bon ! Une fois que j’eu fini le bol, j’en réclamais un nouveau. Mon souhait fut satisfait et je le renouvelais trois fois encore. La femme aux bandages blancs comme neige reprit, une fois je cessais de boire :

   « Bon, maintenant, tu vas nous raconter ce que tu faisais dans l’atelier, avec… 1753 potions très exactement à tes côtés. On compte pas tous les flacons que tu as brisés. Ca empestait.
     - Je suis confuse… Je… je ne sais pas bien ce que je faisais… des potions…
     - On ne fait pas des potions quand on tient à peine debout.
     - J’avais besoin de… et puis, qui êtes-vous ?
     - Tu me reconnais pas ? Ah. Bien sûr. Les bandages et la taille, hein ?
     - Disons que… je ne côtoie guère de… xélors… juste Kherty…
     - He, oh, j’ai fait comme j’ai pu pour revenir ici ! Quelqu’un a… accepté de me prêter son corps, j’avais pas mieux comme choix. Tu crois que ça me plait de faire cette taille-là ?
     - Ca ne me répond pas…
     - Oui, évidemment… Bon, on s’en fiche bien de qui je suis. J’ai posé ma question avant.
     - Je faisais des potions.
     - Oui, ça, j’ai vu. Mais… pourquoi ?
     - Il fallait bien… que quelqu’un en fasse…
     - Celles-là ? Mais… personne n’en a besoin de ces trucs roses.
     - Ca… occupe.
     - Une sadida qui cherche à ne pas s’ennuyer ! Original ça. Normalement, ça dort, quand ça sait pas quoi faire.
     - Je ne parviens pas…
     - A dormir ?
     - Oui.
     - Ah ! Ca c’est un comble ! Ceci explique cela. Et pourquoi que tu dors pas ?
     - Je… »

   J’hésitais beaucoup à lui répondre, à lui raconter que je n’avais plus de Dieux, plus qu’une petite partie de moi, que je m’étais absentée, que ce n’était pas ma place, que ce n’était pas mon corps... Elle m’inspirait étrangement confiance, avec son air enjoué et ses phrases mal construites, son ton calme et alerte, ses moqueries enfantines sur ma nature et même sur la sienne… Mais l’homme en vert m’effrayait un peu, il n’avait pas prononcé une seule parole depuis le début. Il me fixait, sans bouger un cil, j’avais même l’impression qu’il ne battait pas des paupières, ce qui était impossible pour un être vivant, or il l’était forcément, les morts animés n’ont pas d’yeux… n’est-ce pas ? Je venais à en douter. Je tentais de lui rendre son regard, mais ne me sentais pas le courage nécessaire pour le soutenir, aussi finis-je par contempler le plancher.

   Ma sauveuse dut s’apercevoir de mon malaise et, d’un signe discret, congédia l’être étrange. Il partit sans protester en m’adressant un petit sourire qui n’avait rien de vicieux ni de méchant. Il semblait vouloir dire « tout va bien » et cela ne lui allait pas du tout, je trouvais un trop grand décalage entre sa carrure à effrayer un Iop et son sourire gentillet. Mais on dit que les apparences sont souvent trompeuses et c’était tout de même sans doute lui qui m’avait transportée jusqu’ici !

   Ainsi libérée de cette présence gênante, la demoiselle n’eut pas un mot à dire que je commençais à tout lui raconter : l’abandon des Dieux, mon absence, ma fuite de moi-même en éreintant mon corps et tout ce qui m’avait traversé l’esprit et dont je me souvenais sur le moment. Je n’ai pas pour habitude de parler ainsi aussi intimement aux inconnus, mais j’avais la fervente impression – presque confirmée – qu’elle n’en était pas une et cela me faisait un bien fou. Je m’épanchais.

 


Dernière édition par Ortie le Sam 23 Jan - 02:46 (2010); édité 2 fois
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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:34 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

            Seul le silence me répondit. J’avais achevé mon monologue et me sentais étrangement mieux, comme si le simple fait de poser des mots et de dire mes souffrances les atténuait quelque peu, mais ce silence dissipait doucement cet effet bienfaisant. Il semblait vouloir s’étendre à l’infini et devenait de plus en plus pesant au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient. J’entendais le tic-tac caractéristique de la grande horloge murale égrainer le temps. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Cela me rendait folle.

   Face à moi, l’étrange femme ne bougeait pas. Elle se contentait de me regarder fixement, je me demandais même si elle ne s’était pas endormie les yeux ouverts, mais la lueur qui brillait au fond de ceux-ci me persuadait du contraire. J’y voyais comme de petits éclairs de compréhension ou d’horreur, je ne savais. Je n’osais pas ajouter un seul mot tant son état me surprenait, de crainte de briser cette sorte de transe méditative dans laquelle elle se trouvait, même si cela me laissait baigner dans cette sorte de solitude accompagnée que j’abhorrais tant.

   Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Le silence s’éternisait. Je mourais d’envie de réduire cette maudite horloge à néant, de la faire taire une fois pour toute. Le balancement de son lourd pendule en bronze m’obsédait. Je failli craquer et me lever pour, au minimum, faire en sorte que cette affreuse musique s’arrête quelques instants, mais mon corps m’empêcha de me lever, une douleur fulgurante me traversa le bras lorsque je tentais seulement de prendre appui dessus. Vaincue, je me rallongeais.

   Ce faible mouvement de ma part fit sortir mon hôte de son état léthargique.
 
     « Ne bouge pas, pauvre folle ! Ton corps se sera pas remis de sitôt de tes… extravagances.
     - Est-ce là tout ce que vous avez me dire ? demandais-je, légèrement vexée.
     - Non. Mais… tout n’est pas bon à dire. Ou à entendre.
     - Tout sera mieux que ce silence.
     - Ce silence ? Mais nous parlons.
     - Tout sera mieux que… cette absence de réaction, alors.
     - He ! Tu voudrais que je saute de joie ? Que je m’apitoie sur ton sort ? Tu le fais très bien toute seule. Oh, je dis pas que t’as aucune raison, ne prends pas cet air outré.
     - Je voudrais… oh ! je ne sais plus ! Je n’ai plus rien, je ne sais plus rien, je… »

   Malgré tous mes efforts pour que cela n’arrive pas, je fondis en larmes. A nouveau sans sanglots. Pourquoi ne pouvais-je pas même pleurer entièrement si je n’étais pas capable de m’en abstenir ? Je ne savais d’ailleurs même plus exactement pourquoi je pleurais ainsi, trop de choses arrivaient en même temps, je n’avais plus rien à quoi me raccrocher. Dans certaines situations, la foi devenait la seule issue, la seule voie capable d’espoir… et j’avais perdu cela sans même l’avoir réellement désiré. Mais il était bien trop tard pour un quelconque retour en arrière, je n’avais plus rien et je me devais d’avancer avec ça.

   Pour ne rien arranger, mon interlocutrice s’était tue et n’esquissait pas un geste, ni en ma direction, ni pour s’en aller. Elle paraissait redevenue la statue qu’elle était quelques minutes seulement auparavant. Le silence s’installait de nouveau, pesant, oppressant, angoissant… Rien que pour l’éviter, j’eusse souhaité retrouver mes sanglots, les hoquets lamentables qui les accompagnaient et les tremblements incontrôlables qu’ils faisaient naitre… ce devait être cela, pleurer, pas autre chose. C’était un tout, et je ne l’avais pas. Les larmes seules ne suffisaient pas mais je n’avais pas d’autre choix que de m’en contenter.

   Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Je n’en pouvais plus. Sans vraiment que je fusse en mesure de comprendre pourquoi, la cadence affreusement régulière de l’horloge me faisait mal au crâne et me devenait de plus en plus insupportable. Ce simple bruit, tellement commun qu’on ne le remarque d’ordinaire même plus, me mettait hors de moi.
 
     « Mais faites-la taire ! hurlais-je. »

   Je n’avais pas vraiment voulu crier mais n’avais pu me retenir, ce pendule me mettait encore plus au supplice alors que mes nerfs étaient déjà à vifs et mes forces presque réduites à néant. J’avais besoin de calme, de repos… ou d’agitation, de cris mais rien de si régulier, de si… Je ne parvenais à saisir exactement ma pensée. Il fallait que cela cesse, c’était tout ce qui importait. Enfin, cela… et le reste. Mais le reste, je ne pouvais rien y faire.

     « Faire taire quoi ? demanda l’autre.
     - L’horloge. Elle me… rend folle.
     - C’est son but. Voilà longtemps qu’elle a arrêté d’être à l’heure. Elle ne sert qu’à emm… embêter ceux qui passent ici.
     - Idée stupide.
     - Non. Ca évite que les gens restent trop longtemps.
     - Vous voulez que je m’en aille ?
     - Non plus. T’es pas capable de marcher, grande idiote. Au moins, tu n’pleures plus. »

   Elle disait vrai et je m’en apercevais seulement au moment où elle me le signalait. J’avais sans doute dû cesser de pleurer – même si on ne pouvait guère appeler cet afflux de larmes et de rien d’autre ainsi, je ne trouvais pas d’autre mot pour le définir – lorsque je lui avais intimé de façon peu courtoise de stopper le bruit incessant du pendule, qui me martelait par ailleurs toujours l’esprit.

     « Bon, reprit-elle. C’est bien beau tout ça, l’horloge et tout… Mais tu veux quoi, exactement ?
     - Que ce bruit cesse.
     - Dans l’immédiat, j’ai compris oui. Mais… tu m’as tout raconté, he, c’est pas pour rien. Pas juste pour te soulager. La preuve, ça te soulage pas, tu cries encore, tu pleures comme un nouveau-né. Tu cherches quoi ?
     - Un… moyen de m’en sortir ?
     - Sortir de ?
     - Tout ça, de… »

   Je connaissais la suite de ma phrase aussi bien qu’elle mais m’osais pas la dire. Elle me toisait sans un mot, attendant que la réponse vienne de moi quand bien même elle savait de quoi il en retournait. Je trouvais cela sadique et vicieux de sa part mais ne pouvais nier qu’elle avait bien raison d’attendre que je parle. Si je n’exprimais pas mes vœux, c’est que je ne les voulais pas assez fort. Du moins, c’est ce que disait l’adage et que beaucoup avait oublié. Et puis, si elle désirait une réponse de ma part, peut-être avait-elle un morceau de solution à me fournir ? Ou… simplement quelque chose à me dire. Oui, c’était plus probable. Il n’existait qu’une seule méthode pour se séparer de son corps et mourir ne me tentait pas, alors que pouvait-elle bien vouloir me dire ? Que c’était impossible ? Que mes souhaits étaient trop vains pour être exaucés ? Que pouvait-elle me dire que je ne susse déjà ?

   Toutefois, son expression m’indiquait qu’elle s’impatientait, elle semblait avoir soudain envie de quitter la pièce. Et de me laisser seule, encore, avec mes pensées, mes remords… Non, il était hors de question que je me retrouve à nouveau seule et abandonnée à ce qu’il restait de moi-même, dusse-t-elle me dire des banalités, tout serait mieux que la solitude et cette obsédante horloge. Qu’avais-je à perdre, après tout ? Pourquoi les mots refusaient-ils de franchir mes lèvres quand je brûlais de les prononcer ? Plusieurs fois, j’ouvris la bouche sans qu’aucun son n’en sorte, je devais ressembler à une espèce de crapaud de bois, et cette image seule me redonna un semblant de courage. Après quelques minutes de mutisme et d’incertitude, je dis enfin ces deux mots, l’origine de tout ce mal, ou du moins en était-ce le catalyseur.

« …mon corps. »  


Dernière édition par Ortie le Dim 31 Jan - 09:42 (2010); édité 2 fois
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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:34 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:34 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

Réservé à la suite.

(je préfère trop réserver que pas assez.)


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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 01:34 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

Réservé à la suite.

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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 22:23 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

Moi je suis une fan des récits d'Ortie et j'attends la suite avec impatience!!

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MessagePosté le: Jeu 21 Jan - 22:35 (2010)    Sujet du message: Corps et âme Répondre en citant

C'est en cours, ne t'inquiète pas mais... quelques nuits de repos me permettront sans doute de mieux rédiger tout cela, je serai... plus calme et plus apte à faire le point là-dessus... 

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MessagePosté le: Aujourd’hui à 09:48 (2017)    Sujet du message: Corps et âme

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